Les Oies de Pavlov

Publié le 25 avril 2016

Lorsque je travaillais dans l’immobilier en banlieue Parisienne, nous avions pris l'habitude de mettre de la musique dans l’agence, un peu comme chez le coiffeur. Un fond sonore destiné à créer une ambiance conviviale et chaleureuse à la fois pour ceux qui travaillaient mais aussi pour les clients de passage. 

​Le matériel un peu désuet et la réception de mauvaise qualité nous imposaient un choix limité.

La seule station que nous captions correctement était Radio Evasion, une radio dont la programmation très ‘’discothèque’’ était aussi très éloignée - c’est peu de le dire - de mon propre univers musical. 

Dans les premiers jours, je dois avouer que mes cheveux se dressaient sur la tête dès les premières notes d’une chanson - sur ces radios-là il faut dire un ‘’son’’ - dont les qualités musicales reposaient davantage sur la plastique avantageuse de la chanteuse que sur la profondeur du texte. Une véritable agression caractérisée pour mes oreilles, davantage habituées aux mélodies envoûtantes d'Ennio Morricone ou aux élans survoltés du génial Jamie Cullum.

Au bout de quelques jours, à raison de 6 ou 7 passages quotidiens, j’étais capable de reconnaitre le ‘’son’’ en approche et pouvais même annoncer l’identité du coupable…enfin de l’artiste. Quelques semaines plus tard, sous l’effet du matraquage méticuleux des maisons de disques, je me surprends à fredonner du DJ Snake ou du Maroon Five alors que je distribuais mes tract dans les rues de Chilly-Mazarin.

Au bout de 6 mois de ce lavage de cerveau méthodique, les miaulements de Rihanna n’avaient plus aucun secret pour moi. Les hurlements hystériques de Lady Gaga ne me faisaient plus fuir. Je sifflotais du Pink sous ma douche et connaissais par cœur les paroles du dernier Bruno Mars. Ces sons m’étaient devenus si familiers que j’en avais perdu tout sens critique. Pire, j’en étais presque arrivé à les apprécier. 

A bien y réfléchir, comment pouvait-il en être autrement ; je n’entendais que ça à longueur de journée !

 

Ce qui fonctionne si bien pour nous vendre de la soupe de supermarché fonctionne aussi pour nous faire gober les salades des politiciens. Une technique marketing dite du « bourrage de crâne », directement issue du monde de la Pub et appliquée au monde politique. L’objectif est simple : occuper tout l'espace médiatique de telle sorte que, le jour du scrutin, les électeurs ne puissent envisager autre chose que ce qu'ils ont l'habitude de voir et d'entendre à longueur d'année dans leur poste.

Peu importe les propositions. L’important est d’être identifié et que le nom du candidat soit reconnu de tous. Le jour du vote, dans le silence de l’isoloir, seul face aux piles de bulletins, l’électeur choisira par réflexe suggéré un candidat qu'il a le sentiment rassurant de connaître plutôt qu’un inconnu dont l’anonymat sera source de méfiance. Un véritable conditionnement à la Pavlov dont les électeurs sont les cobayes inconscients et involontaires.

 

Cette mécanique, les politiques l’ont parfaitement intégré à leurs plans de communication. Ce n’est donc pas un hasard si vous croisez toujours les mêmes têtes sur les mêmes plateaux TV. Le site politiquemedia.com s’amuse régulièrement à recenser les participants aux différents talk-show quotidiens qui encombrent le PAF. A quelques rares exceptions liées à l’actualité, ce sont toujours les mêmes.

A l’instar des émissions politiques, les sondages participent eux aussi à cet effet de loupe dont la conséquence est de nous faire croire que l’ensemble du spectre politique - donc des choix - se résume en une sélection prédéfinie de candidats. En proposant systématiquement un choix de réponses volontairement limité, ils réduisent de fait notre champ de réflexion et alimentent l’idée que ces choix-là sont les seuls possibles. Si nous sommes libres de nous exprimer, notre liberté de penser, elle, se limite aux petites cases des instituts de sondage.

De là à prétendre que les médias influencent directement l’élection, il n’y a qu’un pas. Car l’omniprésence du politique dans le paysage médiatique conduit inévitablement à un formatage de l’opinion publique. En période électorale, gavés de sondages quotidiens et d’une info qui tourne en boucle sur les chaines TV et radio, les électeurs sont comme des oies que l’on gave avant d'être conduites à l’abattoir pour la grande messe de Noel. Pas étonnant qu’une fois dans l’isoloir, ils vomissent leur vote comme un rejet de tous les mensonges qu’ils refusent d'avaler !  

Pour réduire l’impact des médias sur l’opinion publique, et éviter ainsi toute forme de manipulation de masse, la solution consisterait à limiter tout au long de l’année le temps de parole médiatique des hommes politiques. Un mal nécessaire qui nous libérerait de la culture du ‘’faire-savoir’’ et obligerait les politiques à un ‘’savoir-agir’’, discret et vérifiable. 

Cette obligation de n’informer que sur des sujets de fond aurait pour conséquence de passer sous silence certains ‘’événements’’ politiques qui bien souvent ne sont rien d’autre que des opérations de communication pilotées par des politiciens cherchant à faire parler d’eux, et maquillées en information. Mais tant que la Presse consacrera autant de place à des évènements aussi superficiels que l’ascension du Mont Beuvray d’Arnaud Montebourg ou les vacances au pays Basque de Brigitte et Emmanuel, notre démocratie ne sera rien de plus qu'une Médiacratie au service du pouvoir politique.

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