La Grande bouffe

Publié le 29 juillet 2019

La commission de l’Assemblée nationale a donc décidé de blanchir, du moins en partie, l'ancien ministre de la transition écologique pour ses frais de bouche controversés. Personne ne sera surpris de cette décision. Dans un monde où l’autorégulation et la justice de l’entre-soi sont la règle, on imagine difficilement que ceux qui ont laissé faire pendant des années de telles pratiques condamnent aujourd’hui l’un des leurs. 

Dans le cas contraire la commission aurait créé une sorte de jurisprudence « frais de bouche » fort encombrante pour l'exécutif. Car les dîners fastueux de François de Rugy ne sont pas sans rappeler ceux organisés par Emmanuel Macron à Bercy alors qu’il était ministre de l’économie. Point de scandales à l’époque puisque qu’aucune photo n’avait fuité dans la presse. Pour autant, alors qu’il aura suffit d’une dizaine de dîners pour provoquer la démission de de Rugy, c’est quasiment tous les soirs que les festivités avaient lieu du côté d’Emmanuel Macron.

Dans son livre Un ministre ne devrait pas dire ça, Christian Eckert nous révèle comment les cuisines de Bercy ont été optimisées afin de constituer le réseau d’influence du candidat Macron. C'est dans l'appartement de fonction du ministre de l'Economie – un modeste 300 mètres carrés – que matin, midi et soir, le couple Macron aurait reçu le « tout-paris » pour préparer la campagne d'En Marche. L’appétit de pouvoir du futur couple présidentiel ne connaissant aucune limite, Brigitte et Emmanuel Macron se seraient imposés un régime digne des grandes comédies satiriques Italiennes : apéritif dans une réception du ministère suivi d’un premier dîner avec d'autres convives dans les salons officiels puis d’un second dîner dans les appartements privés. La « Grande Bouffe », chef d’oeuvre de Marco Ferreri, revu et corrigé par les scénaristes d’En Marche. 

Journalistes, acteurs, écrivains, chanteurs, chefs d’entreprises et autres People vont ainsi défiler dans les couloirs du ministère des finances sur l’invitation du futur candidat. Dans cet environnement codifié et protocolaire rompu à l’exercice de la réception officielle de délégations étrangères, le profil des invités aura de quoi surprendre. L’abbé Pierre-Hervé Grosjean, fondateur du Cercle Léon-XIII, sera reçu pour un petit-déjeuner : « On a échangé sur les grands sujets universels et sur la notion de bien commun ». Dalil Boubakeur, alors président du Conseil français du culte musulman, dressera au futur chef de l'Etat un ‘’panorama des musulmans en France’’. C'est aussi à Bercy que Line Renaud fera la connaissance des époux Macron. « Emmanuel et Brigitte, je les ai rencontrés à Bercy, avec d'autres artistes. Il venait d'être nommé à l'Economie. J'ai eu un coup de foudre immédiat pour ce couple fusionnel », racontera t-elle à Paris Match. Ils deviendront tellement proches qu’elle participera au meeting d’Emmanuel Macron à l’Accor Hotels Arena le 17 avril. Fabrice Lucchini tombera lui aussi sous le charme. Invité en novembre 2014 avec sa femme, il évoquera un « coup de foudre collectif » avec les époux Macron. « On a parlé de tout, de l’intimité de chacun, de politique » confiera t-il dans une interview à France Info. 

L’inteligentsia culturelle parisienne une fois convaincue, les invités d’Emmanuel Macron se feront de plus en plus politiques. C’est par exemple le politologue Stéphane Rozès qui sera invité de manière informelle. Une simple visite de courtoisie un samedi matin, selon ses propres dires. Au cours de l’été 2016, c’est également Corinne Lepage, l’ancienne ministre d’Alain Juppé, qui sera conviée au ministère. « Il m’a dit qu’il allait quitter le gouvernement et m’a demandé de le rejoindre » expliquera t-elle au micro de France Info. Prudente, l’ex-ministre ne se mettra En Marche qu’en janvier 2017, après l’échec d’Alain Juppé le 27 novembre 2016 à la primaire de la Droite.

En seulement 8 mois, de janvier jusqu’à sa démission en aout 2016, Emmanuel Macron utilisera à lui seul 80% du budget annuel alloué aux frais de représentations de son ministère. Mais aussi sympathiques soient-elles, ces personnalités médiatiques avaient-elles leur place à la table du Ministre des Finances ? Au nom de quelle compétence un tel ministère pouvait-il recevoir les représentants des cultes de France ? En quoi le contribuable Français devait-il payer l’addition d’un repas avec des acteurs de cinéma ? N’était-ce pas plutôt du ressort du ministère de la Culture de recevoir à dîner les grands noms du cinéma ou de la littérature Française ?

Pour Marc Endeweld, auteur de Le Grand Manipulateur, il n’y a aucun doute sur le caractère privé de ces dîners : « Emmanuel Macron a utilisé sa position de ministre de l'Economie pour son ambition personnelle. C'est à Bercy qu'il a fait son réseautage ». Si les similitudes entre les dîners fastueux de François de Rugy et ceux à répétition d’Emmanuel Macron sont évidentes, les conséquences politiques, elles, n’ont rien à voir car en dépit de révélations accablantes contre le chef de l’état, ni la presse ni la justice ne semblent s’intéresser à ce qui s’apparente pourtant à un détournement d’argent public.

 

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