Abstention, piège à con

Publié le 25 avril 2017

Inspirée de la célèbre formule de Jean-Paul Sartre, ''élections piège à con’’, la question trouve tout son sens à l'approche de nouvelles élections alors qu’une fois de plus le phénomène abstentionniste se confirme comme le premier parti de France. Mais plutôt que de s’en émouvoir, il convient de comprendre le sens de cette abstention à la fois massive et systématique.

Que dit-elle ? A quoi sert-elle ? A qui sert-elle ?!

Certes difficile à interpréter tant elle recouvre une diversité d’intentions (désintérêt, manque d’information, geste volontaire…), il n’en demeure pas moins que résumer l’abstentionniste à ce traditionnel pêcheur totalement désintéressé par la chose politique constituerait un véritable déni de réalité. 

 

Désaveu, ras-le-bol, opposition à une classe politique corrompue, incapacité à choisir, volonté de changement, refus de participer pour ne pas cautionner…tels sont les arguments le plus souvent avancés par ceux qui pratiquent ce qu’il convient d’appeler une ‘’abstention civique’’. Malheureusement, si les arguments paraissent légitimes, résister en se taisant fait davantage penser à un enfant qui croit impressionner ses parents en retenant sa respiration plutôt qu’un citoyen responsable qui exprime un avis. D’autant plus qu’en s’abstenant d’exprimer son opinion clairement, l’électeur offre sur un plateau une issue de secours confortable au politicien qui pourra échapper à sa propre responsabilité. Car la plus grave erreur de l'abstention revient à attendre des hommes politiques qu'ils s'infligent à eux-mêmes les sanctions que nous serions en droit d'attendre face à l'évidente fragilité de leur victoire électorale. Pourquoi écouteraient-ils le message de la non-participation pour ce qu'elle est, c'est-à-dire une remise en cause, alors qu'il leur est si facile de considérer l'abstentionniste comme un ''mauvais citoyen'' qui n'est pas venu voter, s'exonérant ainsi des questions embarrassantes ?

 

Une exploitation médiatique et politique de l’abstention

En annonçant le chiffre de l’abstention le soir des résultats, commentateurs et politiciens font croire à l’abstentionniste que sa voix aura été entendue. Ils le flattent le temps d’une annonce en direct et en prime-time, ils le bercent dans l’illusion que son silence a été compris et aura nécessairement des conséquences. Il n’en est rien ! Si les médias et les responsables politiques commentent aussi abondamment l’abstention, c’est qu’ils savent pertinemment qu’elle ne représente aucun danger pour l’élection d’un candidat, quel qu’il soit. Car l’abstention n’est qu’un leurre, une impasse citoyenne ayant pour utilité politique de canaliser les votes protestataires en les rendant inoffensifs !

Comble de l'ironie, il suffirait qu’un seul bulletin soit glissé dans l’urne pour qu’il représente à lui seul 100% des voix ! Telle est l’absurdité de notre système électoral !

L’abstention fait donc partie intégrante de cette mécanique bien rodée dans laquelle l’électeur absent joue, à son insu, son rôle plein et entier. Un silence complice et stérile qui ne produit rien et ne sert à rien d’autre que de permettre aux votants d’élire plus facilement le champion de leur choix. Car en ne participant pas au vote, les abstentionnistes participent malgré eux au maintient de ce système qu’ils voulaient pourtant dénoncer. Est-ce réellement le but recherché ?!

 

Comme le rappelle Philippe Pascot dans son dernier ouvrage "Pilleurs d'Etat" "l'abstention est une aubaine pour les élus car moins il y a de monde, plus c'est facile d'être élu, voire réélu". Dès lors, loin d'être un travers démocratique, l'abstention est une chance pour ceux qui sont élus avec une légitimité de plus en plus discutable. Les résultats de l'élection Cantonale de 2011 à Chalon-sur-Saone en sont la preuve indiscutable : Sur 595 inscrits, seulement 15 votants au premier tour et 85 au second. 

Une abstention de 97,5% qui n'a pas empêché l'élection de la candidate socialiste Françoise Verjux-Pelletier.

 

La véritable question que pose cette abstention civique porte sur la possibilité de s'opposer démocratiquement et pacifiquement aux choix qui sont proposés aux électeurs. En effet, dans notre démocratie, le citoyen n'a d'autres choix que celui d'être d'accord, peu impotrte que ce soit par adhésion ou par défaut. Or, le code électoral a prévu un outil exprimant le refus de l’offre politique autrement que par l'excès ou l’abdication. Un outil en totale opposition avec la logique du ‘’voter pour le moins pire’’. Un outil qui n'autorise qu'une seule interprétation possible : « je suis un citoyen exigeant et ce que vous me proposez ne me convient pas ! »

Cet outil, c’est le vote blanc !

Le pouvoir politique, lui, a compris depuis longtemps le danger potentiel que pourrait représenter le vote blanc. C’est bien pour cela que depuis 20 ans, aucune loi sur sa reconnaissance n’a pu aboutir au Parlement, et ce en totale opposition avec les 85% des français* qu’il est censé représenter. La raison est simple. Le sort du vote blanc est entre les mains de ceux qui en ont peur. La loi du 21 février 2014 en est la plus évidente démonstration. Simplement décompté séparément des votes nuls, le vote blanc ne compte toujours pas dans le calcul des suffrages exprimés. Un peu comme si les radars automatiques des autoroutes n’étaient là que pour flasher les automobilistes…sans les verbaliser !

Par la seule volonté du législateur, voter blanc ne sert donc à rien. Les électeurs sont pourtant de plus en plus nombreux, scrutins après scrutins, à comprendre l’utilité d’un tel vote de rejet contre tous les candidats sans avoir recours à un vote sanction au profit d'un autre candidat qui ne l’aura pas nécessairement mérité. Ainsi, au 1er tour des départementales du 22 mars, ils étaient 703 879 à utiliser ce bulletin ‘’blanc’’ en signe de refus global de l’offre politique. Un chiffre qui s’est confirmé au second tour du 29 mars avec 1 148 108 électeurs (5,69% des votants), soit un score supérieur à ceux du Modem, du Front de Gauche, d’EELV et de DLR.

 

Cette forte progression de ‘’votant blanc’’ à un scrutin local est très récente. Rappelons par exemple que lors des Cantonales de 2008, les votes ‘’blancs et nul’’ - ils n’étaient pas encore distingués - n’avaient convaincu que 555.938 électeurs. En 2011, ils n’étaient même que 278.493. Pour que la comparaison soit juste, et en additionnant les derniers résultats ‘’blancs’’ et les ‘’nuls’’, ce sont près d’1,7 millions d’électeurs qui ont exprimé leur refus de l’offre politique. Une multiplication quasiment par 3 qui place le ‘’vote contre tous’’ en 4è position du scrutin Départementales. De quoi faire pâlir de jalousie les responsables politiques de tous bords !

 

Dans son dernier article** paru dans Marianne, l’universitaire Jérémie Moualek s’étonne : « jusqu’à quand fermerons-nous les yeux ? ». Analysant le phénomène ‘’vote blanc’’ comme symbole d’une crise de l’offre politique tout autant que le symptôme d’un système qui ne sait plus susciter l’adhésion, il apporte un éclairage particulier à cette alternative par le refus. Chiffres à l’appui, le chercheur avance l’hypothèse que le vote blanc aurait même une influence nuisible sur les scores du Front National. Une intuition déjà partagée par de nombreux analystes et politologues qui trouverait là une confirmation mathématique.

Ne pas être d’accord est un avis à part entière. Il est le point de départ d’un dialogue constructif et la marque d’une forme d’exigence à l’endroit d’une classe politique coupée des réalités et n’agissant souvent que par intérêt partisan. Encore faut-il s’accorder sur un moyen d’expression compréhensible par tous et porteur de véritables sanctions. Si une partie des abstentionnistes rejoint le vote blanc, du moins dans l'intention, mais en ordre dispersé, la classe politique, elle, à bien compris le risque encouru à légiférer en faveur d’une réelle prise en compte des bulletins blancs dans le calcul des suffrages exprimés. C'est pour cette raison que la timide loi du 21 février 2014 sur le vote blanc n'a fait que protéger un peu plus l'élu du ras-le-bol de l'électeur, créant du même coup une confusion supplémentaire dans les bureaux de vote.

 

Dans un tel contexte de désaveu, une abstention même majoritaire apparait aux yeux du pouvoir politique comme un moindre mal, sans conséquence pour sa survie électorale. Ce n’est donc pas un hasard si, au-delà des commentaires attristés de circonstance, rien n’est réellement fait pour inciter les électeurs à retrouver le chemin des isoloirs.

 

A qui profite le crime ?

*http://www.ifop.com/media/poll/2828-1-study_file.pdf

**http://www.marianne.net/agora-vote-blanc-nul-quand-fermerons-nous-les-yeux-100232280.html

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